Numérique ou manuel : sortir de la polarisation

À une époque marquée par l’ultra-simplification et la polarisation, tout semble devoir être tranché, catégorisé, réduit à des oppositions binaires. Le champ artistique n’y échappe pas : numérique contre manuel, abstraction contre figuration, génération contre geste.

Pour ma part, cette logique ne m’intéresse pas. Je ne me reconnais ni dans ces oppositions, ni dans la nécessité d’entrer dans des cases. Mon travail est-il génératif ? Figuratif ? Abstrait ? Est-ce du dessin, de la peinture, du code ? Suis-je un artiste émergent, confirmé, marginal ? Ces questions disent peut-être moins quelque chose du travail lui-même que du besoin de le nommer, de le stabiliser, de le rendre saisissable.

ECHAPPER À LA CLASSIFICATION

Classer, c’est rassurer, c’est donner une forme fixe à ce qui, par nature, est mouvant. On transforme en objets, en catégories, en genres ou en familles. La classification intervient souvent après coup, comme une tentative de figer ce qui, en réalité, ne cesse de se transformer. Classer, ce n’est pas seulement comprendre, c’est aussi réduire pour rendre manipulable, instrumentalisable.

Être vivant, c’est appartenir à un continuum dans lequel les frontières sont floues, poreuses et instables. Le corail est-il animal ou minéral ? Le champignon est-il un individu ou un réseau ?
Ces formes de vie ne répondent pas aux catégories : elles les mettent en crise.

Dans ce sens, vouloir absolument définir une pratique artistique revient parfois à la réduire. Vouloir extraire une image stable évacue les tensions, les contradictions et les déplacements.

Ma pratique se situe précisément dans cet espace instable qui me fait me sentir pleinement humain car elle convoque l’ensemble de mes facultés : ma pensée rationnelle, algorithmique, systémique ; ma relation sensible à la matière, au geste, à l’accident ; le désir de comprendre ; la satisfaction de faire…

Pour moi, échapper à la classification n’est pas un refus, c’est une nécessité pour préserver la capacité de mon travail à évoluer, à muter, à rester ouvert.

LE NUMÉRIQUE : CRÉER DES RÈGLES ET EXPLORER LES POSSIBLES

Le numérique m’a ouvert un espace de possibilités presque illimité. Il me permet d’automatiser des processus, de générer de grandes quantités de formes, d’explorer des systèmes dont la complexité dépasse largement ce que la main seule pourrait produire.

Quelle que soit la finalité de ces usages, les résultats numériques n’ont pas de “corps”. Les images résultant des programmes existent comme des surfaces lumineuses, des assemblages de pixels. Elles ne portent ni matière, ni trace physique de leur élaboration. Leur format n’est pas intrinsèque : il dépend du dispositif qui les affiche. Ce que nous regardons à l’écran est une projection, une image médiée, sans mémoire propre, sans vieillissement, sans altération.

LE MANUEL : INCARNER LES FORMES

Dessiner, peindre, graver, c’est engager le corps dans un rapport direct avec la matière. Chaque geste laisse une trace irréversible, chaque accident devient constitutif de la forme. L’œuvre porte en elle son histoire, elle garde la mémoire de son processus.

Elle engage les sens que le numérique ne peut que simuler : texture du papier, densité de l’encre, réflexion de la lumière, odeur des composés, sans parler des altérations dûes au temps.

Le travail manuel est lent et parfois laborieux, soumis à l’imperfection, aux tremblements, aux résistances du support. Lorsque le numérique tolère l’annulation et l’effacement, le manuel engage des décisions irréversibles et parfois coûteuses.

Mais le geste peut devenir automatique et le savoir-faire peut produire du prévisible lorsqu’ils cessent de se réinventer. 

VERS UNE CONTINUITÉ PLUTÔT QU’UNE OPPOSITION

Le sujet n’est donc pas pour moi de choisir entre ces deux régimes, mais de les articuler dans le cadre de mon exploration. Le vivant n’oppose pas règle et matière. Il est précisément l’endroit où des systèmes produisent des formes incarnées.

C’est peut-être là que numérique et manuel cessent d’être deux mondes séparés : dans cette tentative de faire exister des formes qui ne sont ni purement calculées, ni simplement tracées,
mais issues de l’interaction entre des règles et une matière.

Dans cet aller-retour entre règles et matière, ce n’est pas seulement une pratique qui se construit, mais l’expression complète de mon humanité.

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